Etre une femme musclée

jutta leerdam championne olympique patinage de vitesse 

J'ai toujours pensé être grosse ou plutôt je me suis toujours perçue comme grosse. Alors pas grosse au point d'être obèse. Mais grosse à avoir toujours 3 à 5 kg a perdre, à devoir toujours surveiller ce que je mange, à culpabiliser à chaque repas, à ne jamais pouvoir porter les vêtements que je voudrais, surtout à réfléchir sans cesse a de nouvelles façons de me priver de m'alimenter. 
C'est une charge mentale perpétuelle, qui touche tous les éléments du quotidien, un sujet qui s'impose à moi plusieurs fois par jour, dès que je me croise un miroir, des que je m'habille, des que je mange, des que je fais une activité. Tout me ramène a mes bourrelets. 

Je pense que l'écrasante majorité des femmes est dans ma situation. D'une banalité crasse donc. 
Pourtant cette banalité est forcément le fruit d'une opression systématique, ciblée sur les femmes et leurs corps. Pourquoi cette société dans laquelle nous vivons veut que nous nous sentions perpétuellement grosses ? 

Grosses et moches, forcément. On ne peut pas être jolie et grosse. Les grosses sont les méchantes, les aigries, les moches. Les belles sont toujours minces. 

Mes parents et en particulier ma mère m'ont inculqué très jeune l'idée que j'étais trop grosse et que je ne devais pas manger la même chose que mon frère par exemple. Même si elle ne l'avait pas formulé aussi directement, je me serais sentie grosse rien qu'à vivre dans la même maison que ma mère. Femme des années 80, elle menait de front sa carrière, sa famille et sa lutte perpétuelle pour garder un corps mince et musclé. Les images que j'ai d'elle enfant sont celles de son corps bronzé, des ses abdos dessinés et de ses feuilles A4 collées au-dessus de sa balance pour noter chaque chaque jour son poids. 

Ce que j'en vois maintenant c'est le travail qu'il y a derrière, des heures passées à la salle de gym et sur les routes pour affermir et muscler son corps. Elle faisait au moins 2h de sports tous les jours. Son temps libre elle le passait avec ses baskets. Sans parler des innombrables régimes et privations quelle s'imposait et de ce poids inatteignable quelle rêvait de faire. 

Comme modèle on ne pouvait rêver mieux pour nous refiler des complexes. Des la maternelle j'étais compléxée de mon corps rond, les photos notamment celles de classes étaient un supplice. Me confronter a mon image aussi. Pourtant quand je regarde les photos de moi enfant, je vois une petite fille adorablement ronde, nul gras débordant, seulement de douces courbes sous une peau brune.

Adolescente ça a continué, les cours de danse ou l'on me mettait systématiquement au fond avec des costumes saussissonant mes rondeurs mais mettant parfaitement en valeur les ventres plats des filles du premier rang. Le college ou je longeais les murs dans des fringues informes, là où les reines de la cour se pavanaient en pantalons moulants et teeshirt raccourcis. Cette incapacité de pouvoir mettre les vêtements à la mode a forgé très tôt un décalage par rapport aux normes. J'ai très vite compris que je ne pourrais pas m'inscrire dedans, des lors un décalage est né et très vite une remise en question de ces normes. J'étais une NERD parmis les miens, ostracisée par rapport à la masse. Étranglement malgré mes complexes, je n'ai jamais eu de soucis avec les garçons et les hommes. Faut dire que ma mère m'a donné à cette période le meilleur et le seul conseil de drague de ma vie : "t'es pas trop moche, t'es pas trop bête, tu peux avoir tous les hommes que tu veux". Et c'était vrai. Faut croire que les complexes qu'on nous imposent n'ont rien a voir avec ce que veulent les hommes. 

Adulte j'ai continué à naviguer à vue, et à vivre surtout dans ma tête et peu dans mon corps ne sachant trop que faire de ces courbes qui ne rentrent pas dans les standards donc toujours pas dans les fringues à la mode, quelque soit la mode. Pourtant mon corps est un allié extrêmement fiable de tous les jours, il ne m'a jamais lâché, jamais déçue, toujours porté la ou je voulais, même quand je me suis lancée dans la traversée de la France a pieds avec ma jument. 
Ensuite les enfants et un corps qu'on ne reconnaît plus, qui est capable de faire des choses extraordinaires, mais où on passe des années a retrouver ce qu'il était avant, sans y avoir vraiment le compte. 

Et puis il y a quelques mois après plusieurs tentatives de courses à pied qui se soldent toutes par des blessures, j'atterris par hasard dans un cour de renforcement musculaire. Premiers cours collectifs depuis les années danse, aucune expérience en musculation si ce n'est les séances de kiné pour mes genoux. Je me dis que c'est très bien de redémarrer par du renforcement pour ne plus me blesser en course à pieds. 

Premier choc, des corps vieux, des corps gros, des corps musclés. Des corps que je n'ai jamais côtoyés et encore moins mis en comparaison avec le mien. Ma bulle personnelle de complexes a explosé à leur contact, et c'est une révélation non mon corps n'est pas gros, mon corps est musclé !

Alors certes ya une pellicule de gras sur mes muscles, mais clairement mes courbes sont dessinées par mes muscles et pas par mes bourrelets. Des que je mets en action mes jambes ou mes bras, je me rend compte que je les vois travailler, se contracter, qu'ils sont là présents sous ma peau, ce n'est pas du gras !
Il m'a fallu 39 ans pour que je regarde mes cuisses faire une fente et pour que je réalise que ses fameux poteaux qui n'ont jamais pu rentrer dans les pantalons a la mode, c'était en fait des muscles ! 

Deuxième prise de conscience : je fais facilement et rapidement les exercices. Au bout de quelques semaines les profs me mettent des poids plus lourds, je dois me rendre a l'évidence mon corps est plus musclé que la moyenne. Finalement assez logique, mais je ne l'avais vu sous cet angle. 

Enfin il y a une jeune fille très musclée et sublime dans le cours. Pourtant ses jambes sont tout aussi épaisses que les miennes. Je prends alors conscience que le standard de beauté de danseuse ou de marathonienne que j'ai en tête n'est pas le seul à exister. Que d'autres formes de corps peuvent être considérés comme beaux. Que les corps musclés sont beaux et pas seulement chez les hommes. Enfin que mon corps musclé peut être considéré comme beau. 

Alors ça paraît évident à dire comme ça, on en voit des tonnes des vidéos sur le net de femmes musclées qui font de la muscu en string. Mais c'est la première fois de ma vie que je m'en rend compte que mon corps est presque comme ça. Mes mollets ronds et mes cuisses galbées peuvent être considérés comme esthétiques et pas seulement gros. C'est la première fois que je vais dans un cours sans avoir peur d'exposer mon corps, les profs et les autres élèves sont aussi particulièrement bienveillants. 

Alors ça ne veut pas dire que je n'es plus de complexes ou de kilos à perdre. D'ailleurs depuis 6 mois que je fais ces cours jai pris 3 kg et j'ai tout le temps faim donc c'est sur que ça n'a pas une bonne influence sur ce dernier point. Mais j'adore ces cours, c'est vraiment devenu des moments hyper importants pour mon équilibre. Surtout je suis super fière de mon petit corps qui encore une fois affronte vaillamment ce que je lui impose sans moufter. Vraiment c'est beaucoup plus fun que la course à pieds ! 

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